C'est une des pierres angulaires du Jazz, vous aurez reconnu, l'improvisation.
Le Jazz est une musique généralement improvisée a contrario de la musique classique qui est généralement non improvisée, en respectant la sacro sainte partition. Allegro moderato ne signifie donc pas que deux râteaux s'engueulent vertement mais qu'il faut jour avec allégresse mais sans trop, modérément. Alors pourquoi "généralement" ? Encore une fois il ne s'agit pas d'un mot valise destiné à désigner un haut gradé de l'armée allemande, mais cet adverbe est là pour signaler quelques exceptions que nous citerons de façon non exhaustive : Brahms avait la réputation d'être un improvisateur hors pair (il aurait même improvisé dans des bars tellement mal famés qu'il devait transposer à la volée pour compenser le désaccord du piano), Bach a certainement été en mesure d'improviser étant donné la masse de choral qu'il produit, d'ailleurs il est à noter que la plupart des pianistes de jazz travaillent Bach sans relâche, on peut aussi citer, plus récemment Jean-François Zygel, le génial improvisateur classique, de l'autre côté citons la merveilleuse "Fleurette Africaine" (en français dans le texte) de Duke Ellington, certains ont improvisé dessus mais l'auteur, à ma connaissance, ne l'a jamais fait et finissons par un Monk (bah oui ! 😁) avec "crépuscule with Nelly" vibrant hommage à l'admiration qu'il nourrissait pour sa femme, Nelly. Encore une fois, plus tard certains ont improvisé dessus mais à ma connaissance l'auteur ne l'a jamais fait. Alors, bon je dois le concéder, ce coquinou de Monk n'improvise pas sur ce morceau mais chaque version peut comporter des changements importants, il n'improvise pas en tant que tel, la mélodie reste la même, la grille d'accords a peu près, la façon de les jouer, l'harmonisation, les voicings peuvent changer d'une version à l'autre. Et cela nous amène donc à la grande question : l'improvisation, c'est quoi ?
Avant de tenter de répondre à cette question, je vais définir un terme, les voicings. Le voicing c'est avant tout l'affaire du pianiste. Prenez un accord de base : Do mi sol si
Le do est la fondamentale, le mi la tierce et le sol la quinte, le si la septième (majeure) soit 1 3 5 7. Si je joue cet accord tel quel, ça peut être bien mais il existe d'autres solutions. Imaginez que je joue avec un contrebassiste, il va jouer le Do, la fondamentale. Du coup est-ce nécessaire ou souhaitable de jouer la même note ? Bah non, et pour m'éloigner de la tessiture de la contrebasse je vais par exemple jouer un 3 7 5 sans le 1. Et je choisis la hauteur, par exemple le troisième octave du piano.
Cette définition liminaire est intéressante, pas seulement parce que je l'ai écrite mais surtout parce qu'elle introduit deux types d'improvisations : seul ou en groupe. En groupe on peut aussi avoir une autre différence : l'improvisation "à tour de rôle" ou l'improvisation collective.
Pourquoi a-t-on commencé à improviser, quasi systématiquement, en Jazz ? Et nous voilà bien embêté pour répondre étant donné qu'on n'en sait quasiment rien. Pour meubler ? Pour se lancer des défis ? Qui sait ? Parmi les nombreuses musiques qui allaient fusionner pour "créer" le jazz on peut s'intéresser au Ragtime. Musique écrite, entièrement dédiée au piano celle-ci était syncopée, et c'est en partie de là que lui vint ce succès, une musique étrange a contretemps. De l'autre côté vous aviez les orchestre de rue de la Nouvelle Orléans qui animaient les événements de Storyville, le quartier bouillonnant où se melaient musique, prostitution et autre activités bigarrées. Ces "Marching bands" ou fanfares en français allaient elles, de leur côté, donner naissance à un style, le Dixieland. Les tous premiers orchestres de Dixieland n'ont malheureusement laissé aucun enregistrement connu, on n'était pas du tout au niveau des millions de disques vendus par un Miles Davis un peu plus tard, soyons clairs.
Ces Marching bands accompagnaient des évènements de Storyville, des plus joyeux aux plus tristes. Puis on ne sait comment, le Piano, joué a priori en solo, fit son apparition avec les groupes, et un mélange de Dixieland et de ragtime. Peu après l'Helicon qui assurait la basse des Marching bands fut supplanté par la contrebasse, la grosse caisse des Marching band fut posée par terre, et la qu'est-ce qu'on obtient ? Une section rythmique. La contrebasse, le piano et la batterie allaient donc devenir l'unité minimale de cette musique qui après être sortie des salons de propriétaires terriens et esclavagistes, se développa dans la rue pour entrer dans les salles de concert et "s'académiser".
Le piano, et ses pianistes formés au Ragtime, ne jouaient pas encore en ternaire mais jouaient déjà à l'envers, les pulsations étaient inversées, et les temps syncopés. Il y a dont fort à parier qu'en accompagnement ils jouaient ces pulsations inversés, ce qui outre le joli bazar que ça a mis pendant un moment, a dû pousser à une nouvelle fusion. Le piano est intéressant aussi à d'autres points de vue (oui c'est un pianiste qui écrit ces lignes 😁). Il s'agit autant d'un instrument percussif, ce qui lui donne sa place dans la section rythmique, que mélodique et surtout polyphonique. Le piano est donc à la croisée des autres instruments, il peu jouer plusieurs sons en même temps et est donc le garant de l'harmonie, et imprimer des mouvements rythmiques par son aspect percussif, de même qu'il peut jouer ou accompagner les mélodies.
Et là je dois parler d'Henry Ragas. Qui est-ce ? Je ne le savais pas moi-même avant de faire quelques recherches ! Il s'agit du pianiste de l'Original Dixieland Band of Jass et ces gars là ont eu la bonne idée d'enregistrer un album en 1917 et c'est donc le premier enregistrement connu d'un groupe de Jazz même si le mot s'écrivait encore avec deux S.
Ragas n'y improvise pas. On a gardé les habitudes du Dixieland, les improvisateurs sont les instruments mélodiques, clarinette, trompette et trombone principalement. À l'écoute de ce disque on entend bien Ragas imprimer ce mouvement du Ragtime et les instruments mélodiques jouer par dessus. Alors comment ça se passe l'improvisation dans un pareil foutoir. Les choses dont au final moins désorganisées qu'il n'y paraît. On joue d'abord un thème, c'est a dire ma mélodie et les accord du morceau. En jazz ce thème fait quasiment toujours 32 mesures contrairement au Blues qui lui fait quasiment toujours 12 mesures. Plus tard, bien entendu, des petits malins allaient déroger à la règle pour faire des morceaux à 16 mesures ou des break a 6 temps dans un morceaux à 4 ans (salaud de Monk !).
32 mesures c'est 4 fois 8 mesures, le thème suit très souvent un plan en A A B A. La même mélodie deux fois, un "pont", puis un retour au premier thème. Plus tard, bien entendu, des petits malins s'amuseront avec cette "sacro sainte structure" Si vous voulez assister à de grand moment d'hésitation sur un structure complètement différentes écoutez l'un des premiers albums de John Coltrane, à savoir Giant Steps et tout particulièrement le morceau titre de l'album. Ce morceau, Giants Steps, porte bien son nom puisque les enchaînements harmoniques amènent les improvisateurs à changer assez brusquement de gamme, à faire des "pas de géant" sans la commodité habituelle. Écoutez notamment le début de l'improvisation de Cedar Walton, le pianiste, et vous entendrez facilement qu'il n'était pas particulièrement à l'aise avec cette structure novatrice.
Les improvisateurs se resservent de ces 32 mesures, de leurs accords et donc de leur harmonie pour improviser.
Parfois ils improvisent collectivement, et il y a donc intérêt à ce qu'ils connaissent bien leurs gammes pour que ça ne sonne pas trop faux. Parfois ils improvisent seuls avec la section rythmique qui les accompagne, soit sur la totalité de la grille d'accords, soit sur une partie seulement. Il existe donc deux sources d'inspiration pour improviser, la mélodie et l'harmonie (les accords) du morceau. Les improvisateurs peuvent utiliser l'un ou l'autre voir les deux. Ils peuvent aussi se lancer des défis au cours de ce qu'on appelle les "chase" soit les poursuites. Admettons que l'on se répartisse les 32 mesures comme suit : 8 mesures pour le trompettiste, 8 pour le saxophoniste, 8 pour le pianiste, 8 pour le tromboniste. Chacun va jouer sa tirade, le suivant devra alors reprendre la fin de la tirade de son prédécesseur, en le poursuivant, et ainsi de suite, Exercice périlleux mais assez marrant; je le répète : on s'amuse bien chez les Jazzmen !
Quelque années plus tard Thelonious Monk écrira l'un de ses plus célèbres standards : Straight No Chaser a lire comme "Directement, sans poursuite". Monk ne devait pas être dans une humeur facétieuse ce jour là; "messieurs les improvisateurs pas de fioritures s'il vous plaît".
Et c'est là qu'intervient une petite page d'histoire. Après les début du jazz, à la Nouvelle Orléans, puis à Chicago et New York, parce que les autorités de la Nouvelle Orléans avaient cru bon de faire fermer tous les cabarets, lieux d'excès et de débauche, le swing prit son envol dans les années 30 et régna pendant environ 20 ans. C'est alors l'âge d'or des Big Bands, en deux mots de gros groupes, par comparaison avec les quintettes ou trios des années du Dixieland. Quand on est une trentaine de musiciens, l'improvisation collective devient plus difficile, et nous assistons donc à ce que certains n'hésitent pas à qualifier de sacrilège : des improvisations "écrites". Et oui, c'est complètement antinomique ! Comment écrire une improvisation, donc à l'avance, alors même que la définition d'une improvisation n'est pas prévue, pas préparée. La nuit tous les chats sont gris et tout n'est pas blanc ni noir. Des transitions, ressemblant à des improvisations étaient bien écrites, en mode Canada dry : ça a la couleur d'une improvisation, le goût d'une improvisation, bref vous m'avez compris. Ces transitions étaient destinées à offrir un cadre à un solo, Ben Webster ou Coleman Hawkins surgissaient ainsi de la masse du Big band, pour faire des improvisations souvent inspirées de la mélodie du thème. Puis, puis, vinrent les vilains garnements du Bebop, Max Roach, Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Thelonious Monk, Bud Powell et quelques autres. Dans les années 40 ces traîtres au swing, n'oublions pas que le Bebop, en France, à provoqué la scission du Hot Club de France, sorte d'académie du jazz, entre les partisans du Bebop, dont un certain Boris Vian, et ceux qui voulaient traverser l'Atlantique pour immoler ces hérétiques, ces iconoclastes allaient une nouvelle fois rebattre les cartes. Plus de grandes mélodies langoureuses mais des thèmes parfois taillés au couteau, des mélodies que les premiers écoutants auront du mal à qualifier de mélodie, rythmes effrénés, appogiatures à gogo, on ne joue pas une note mais on va jouer autour avant de tomber sur la bonne, harmonies bien plus complexes, tout avait changé. Dès lors, l'improvisation allait aussi changer, radicalement. L'improvisation en Bebop et à ce titre je vous conseille particulièrement d'écouter Charlie Parker et Bud Powell, se veut bien souvent peu, voire pas mélodique (elle ne ressemble pas du tout au thème exposé au début), comporte de nombreux zigzags avec des virages violents et va titiller les limites de la tonalité. Et là, j'arrive à un point important. L'harmonie, cette fameuse harmonie dont on parle tant. Si, dans votre grille d'accords, vous jouez sur les gammes suivantes : Si bémol, Do et Fa. Si vous voulez être consonant, vous jouez strictement les notes de chacune des gammes. Si vous voulez être dissonant vous pouvez superposer un gamme complément différente admettons le Si à la place du Do. Attention, ça grince un peu, voire ça grince carrément puisque vous jouez la gamme du triton, le Diabolicum in Musica. Sans aller jusque là, tout jeu hors de la gamme prévue est appelé jeu "out" pour "out of scale", le reste c'est le jeu "In" pour "in scale". Les harmonies complexes du Bebop ont certainement amené les interprètes, peut-être par erreur au début, à dépasser les limites de l'harmonie, et à nous amener de nouvelles couleurs. Le jeu out à tendance à faire grincer les oreilles de spectateurs peu avertis, et la suite de l'histoire du Jazz, avec des interprètes comme John Coltrane, les tenants du free jazz comme Ornette Coleman ou Cecil Taylor amèneront certaines personnes de votre entourage à vous dire : "ha non mais moi le jazz j'aime bien mais pas quand ça part trop loin", ce qui, en soi, n'est pas tout à fait faux, c'est juste que ce sont des musiques dont l'accès devient de plus en plus compliqué pour les novices.
Alors du coup, comment on improvise ? Déjà en étant un très fin connaisseur de l'harmonie. Non pas connaître toutes les théories et lire des partitions hyper compliquées. Et là c'est le petit instant souvenir. Étudiant au stage de Marciac, nous assistons à un concert de Mc Coy Tyner. Pfouu attention ça va cracher. Et oui, ça a craché !
Avec deux saxophoniste de la vielle garde, George Coleman et Benny Golson. Un pur délice, une paire de baffes en pleine tronche. Nous décidons donc d'essayer de nous introduire "Backstage". Les vigiles ne veulent pas, certains de nos collègues trouvent une ouverture sur le côté du chapiteau, nous tenons, avec un ami saxophoniste, le crachoir des vigiles. Ceux-ci finissent par s'apercevoir que nous ne sommes plus que deux sur un groupe d'une quinzaine à l'origine, bravo les gars ! Du coup ils nous laissent passer aussi. Nos collègues sont allés demander leurs autographes à Mc Coy et ressortent de sa loge, un journaliste entre, porte fermée... Nous songeons à battre en retraite. L'après-midi même j'avais acheté un recueil des morceaux et des improvisations emblématiques de Mc Coy... Non, je ne céderai pas j'aurais mon autographe ! Il faut savoir que le jeu, très musclé et très particulier de Mc Coy, basé sur les gammes pentatoniques (à 5 notes) donnent de très étranges résultats une fois transposé et écrits, bref des partitions illisibles.
Nous restons donc. Nous voyons des serveurs entrer dans l'autre loge avec des verres d'Armagnac, ça rigole sec, nous tentons donc de passer une tête. Et nous retrouvons là nos collègues qui se dégustent un petit Armagnac avec nuls autres que Benny Golson et George Coleman. On se fait apostropher par Coleman qui nous demande si on est aussi stagiaires, et il rappelle le serveur pour que nous ayons aussi nos verres d'Armagnac. On discute gentiment, qu'est-ce que vous jouez comme instrument etc.
Et une de nos collègues se rappelle d'un fait tout a fait important : aujourd'hui c'est l'anniversaire de mon pote saxophoniste. Il a donc le droit à un Happy Birthday au saxophone, en duo. Il a versé sa petite larme... Tu m'étonnes !
Nous retournons attendre Mc Coy et après 45 minutes d'attente, la porte s'ouvre, le journaliste sort, Mc Coy, du haut des marches, nous apostrophe : "mais qu'est-ce que vous foutez là les gars ?"
"On vous attendait"
"Bah et pourquoi vous n'avez pas frappé à la porte ?"
"Bah parce que vous étiez en interview avec le journaliste"
"Et depuis quand on se soucie d'un journaliste ?"
"Ha bah oui OK"
Il descend, nous sert la main et nous échangeons quelques mots d'usage: "vous faites quoi ici ? C'est quoi votre instrument" etc .
Et vient le moment tant attendu de faire autographier mon recueil, qu'il prend, tourne, retourne et il me demande :
"t'arrives à lire ça toi ?"
" J'essaie"...
"Moi perso j'arrive pas à le lire"
Grand sourire, un claque sur l'épaule, fin de l'épisode "souvenirs".
Mais oui ! Mais il a complètement raison (bon en même temps c'est quand même Mc Coy). Une retranscription d'une improvisation en fait ça n'a pas grand sens. Ça donne un truc impossible à lire, puisque c'est une creation instantanée, sauvage, tourmentée. Lisez un concerto de Ravel, qui a été construit, patiemment, retouché et retouché, dans ce cas vous aurez une partition lisible, alors que l'improvisation c'est un élan vital, un jet musical et une performance sensuelle et sensitive.
Une dernier anecdote. Écoutez l'album Ella in Germany. C'est un live et elle y interprète le fameux "Mack the Knife" morceau issu de l'Opera de 4 sous de Kurt Weill. Ella voulait faire plaisir au public allemand en lui chantant ce morceau, déjà repris par son grand partenaire Louis Armstrong. Le problème étant, qu'elle n'avait eu que peu de temps pour étudier la partition et surtout ses paroles. Vous pouvez l'entendre dire, alors que l'orchestre commence à chauffer la salle avec quelques premières mesures reprises en boucle : "j'espère que je me souviendrais de toutes les paroles". Le morceau commence et si Ella se rappelle bien de "Oh, the shark, babe, has such teeth, dear, And it shows them pearly white", elle perd très vite les paroles. Mais écoutez la, écoutez là, ce génie en jupe longue, cette First lady of song ! Pas un foutu instant d'hésitation, et elle improvise complètement les paroles. Le résultat est stupéfiant, magnifique, génialissime ! Et ça ne l'empêche d'ailleurs pas, après avoir improvisé les paroles, de prendre son tour d'improvisation en "scat" dont elle était la maîtresse absolue. Le scat, c'est l'improvisation des chanteurs de jazz, où ils improvisent de pseudo paroles, des onomatopées, comme un saxophoniste ou un trompettiste avec son instrument.
Qu'est-ce qui a permis, quel est le miracle qui a permis à Ella de briller alors que, quelque part, elle s'est complètement plantée ? De la préparation, du travail, un énorme travail pour connaître l'harmonie, le rythme, un panorama de morceaux, des structures, des nuits à penser mais surtout, surtout : tout ce travail de préparation, ce qui peut sembler paradoxal pour une discipline qui se veut non préparée, doit surtout permettre de se constituer une oreille et développer un langage pour jouer in ou out, de sentir les changements d'accords et de gammes, sentir une digression harmonique, sentir le fait de doubler son tempo si on le souhaite, réagir à une proposition du pianiste qui vous accompagne, voir réagir, comme j'ai pu y assister, aux cris d'un bébé présent dans le chapiteau de Marciac (by Chris Potter 😁), danser sur les notes de sa section rythmique tel un derviche tourneur comme le faisait Monk (ce qui lui vaudra le surnom de "Sphere") car l'improvisation est l'expression ultime de la sensualité de l'artiste de jazz.

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