La guerre du Jazz n'a pas eu lieu



D'un côté nous avons Miles (Davis pour ceux qui ne suivent pas), de l'autre Thelonious (Monk pour les moins avisés). Miles, 1m69 pour 74kg, boxeur amateur, Monk 1m91 pour environ 120 kg... Le combat s'annonce intéressant, pour le moins.

Et quand cet affrontement devait-il avoir lieu ? Quel Ring allait donc les accueillir ?
Le moment d'abord, le moment dans son acception temporelle mais aussi celui du "momentum" comme on dit outre atlantique, c'est a dire une sorte de magie opérant secrètement jusqu'à son apparition, quelques dixièmes de secondes ou tout s'aligne et coule de source, la passe millimétrée d'un hockeyeur a son attaquant, le gardien qui a démarré son mouvement une demi-seconde trop tard et la lumière rouge qui s'allume en même temps que retentit une corne de brume.
Miles et Monk se sont déjà cotoyés au cours des annéez précédentes. Les années précédentes, oui, justement, la valeur temporelle : la date cruciale ici est le 24 décembre 1954.
Miles a suivi deux de ses aînés, Charlie "Bird" Parker et Dizzie Gillespie. Eux, et quelques autres, notamment Thelonious Monk avaient lancé une révolution majeure du Jazz le bebop. Bien après les théoriciens de la musique, et du jazz en particulier allaient même considérer que la révolution Bebop était tout simplement l'avènement du Jazz moderne, un peu comme si Botticelli faisait sécher ses toiles au même moment que PIcasso peignait les siennes.
Qu'est-ce donc que le bebop ?
Avant cela nous avions les grand ensembles appelés big bands, ceux de Count Basie, Duke Ellington et Cab Calloway par exemple. Des grilles d'accords assez convenues, un aspect très lisse des improvisations qui se résumaient souvent à paraphraser la mélodie du morceau etc. Attention, cela ne veut pas dire qu'il n'y avait pas de talent, bien au contraire ! Les Lester Young et autres Coleman Hawkins étaient de vrais génies ! Toujours est-il que quelques jeunes musiciens, Parker, Gillespie Monk, Bud Powell (qui est en quelque sorte l'étendard du bebop au piano), Max Roach a la batterie (bref ils allaient tous devenir ultra connus par la suite) voulaient "autre chose" et ils se sont lancés, pour notre plus grand bonheur. Mélodies Beaucoup plus brutes, harmonies et passages d'accord sophistiqués, tempo rapides, surexploitation des appogiatures (on tourne autour d'une note plutôt que de la jouer). Monk, dans cette mouvance, fut un des génies fondateurs, notamment par sa très grande connaissance de l'harmonie classique. Miles, lui, est plus jeune et encore "à la traine".
Il a déjà participé à des tournées en compagnie de Bird Parker et Dizzie Gillespie, il est en train de faire ses armes. Malheureusement pour lui, c'est aussi à ce moment là que son mentor, Charlie Parker, l'initiat au rituel d'une aiguille armée d'une terrible drogue, l'héroïne.
Monk quant à lui, allait se détacher assez rapidement de la mouvance Bebop, préférant continuer à creuser ce qui fera son style, reconnaissable entre tous, peuplé d'accord et de voicings étranges, de rythmes et de cêsures rythmiques hors normes ("mais pourquoi donc un break à 6 temps sur Trinkle Tinkle ?", "Parce que c'est du Monk", "ha oui, OK").
1954 donc, où en est-on. Monk vient de passer un mois a Rickers Island pour possession de substances illicites (la légende dit qu'ils avaient essayé de s'en débarrasser, voyant un barrage policier plus loin et que les substances a bord du véhicule n'était pas les siennes mais celle de son passager, Bud Powell. Monk aurait accepté d'endosser la responsabilité, en tant que conducteur, pour ne pas pénaliser son meilleur pote). Miles Davis, quant à lui sors de 12 jours de décrochage de l'héroïne, a la façon patriarche, chez son dentiste de père.
Bob Weinstock, producteur talentueux et particulièrement avisé veut associer Miles Davis, qui remonte la pente et Monk qui n'a pour le moment qu'un succès d'estime. Une révolution en chassant une autre le temps du Hard Bop est déjà en route moins de 10 ans après le bebop. Un nouveau style, qui à la fois revient en arrière avec des mélodies plus conventionnelles mais n'oublie absolument pas les apports du Bebop, et il s'avère que Weinstocck vient de signer une des formations les plus réputées dans ce domaine : le Modern Jazz Quartet. Le producteur espère ainsi sortir un hit avec Monk qui intrigue plus qu'il ne vend, trois membres du MJQ : Milt Jackson au vibraphone,Percy Heath à la contrebasse et Kenny Clarke à batterie avant qu'il ne décidé de s'établir à Montreuil. Miles Davis en leader, le trompettiste qui monte petit à petit. Rendez-vous est donc pris le 24 décembre 1954. Weinstock est aussi génial qu'il est pingre, une seule prise, on emballe tout ça rapidement et on fait un hit qui n'a pas coûte cher. Une nouvelle petite digression : il faut savoir qu'à l'époque, les musiciens de jazz, ou plus prosaïquement les musiciens noirs, était payés pour la session d'enregistrement. Pour que cela soit bien rentable il valait donc mieux que cette session se fasse vite pour ne pas payer une demi-journée de plus. Et bien évidemment, une fois payés pour leur performance, aucune Royaltie par la suite ...
Visiblement, ça tourne bien, la caisse claire claque, la contrebasse défile ses longues perles rythmées mais l'ambiance est tendue. Miles demande a Monk de ne pas jouer lors de ses premiers solos. C'est là que s'arrête la bonne idée de Weinstock : la conception de la musique qu'ont Monk et Miles Davis ont certes des points communs puisés dans les années du Bebop mais leurs parcours se sont déjà bien trop écartés. Là où Miles procédait par soustraction, soustraction de note, de gammes et dans une forme épurée, Monk lui procède par un minimalisme brut, voire brutal pour des oreilles non exercées, les accords sont reversés à l'extrême, et vont parfois jusqu'au Cluster (groupe de notes conjointes sans ordonancement harmonique, en gros un coup de poing sur le clavier). Miles dira de lui, bien plus tard : "Monk ne sait pas accompagner un souffleur. Les seuls qui ont bien sonné avec lui sont John Coltrane, Sonny Rollins et Charlie Rouse. »... Sacré trio Miles dis-donc. Alors oui, effectivement, je serai trompetiste, saxophoniste ou même joueur de bombarde, j'aurais peut-être eu du mal à m'ajuster aux voicings minéraux de Monk, à son ambiguïté rythmique permanente (entre ternaire et binaire), aux grincements, grognements qu'il émettait parfois, mais de là à dire que Monk "ne sait pas" accompagner un souffleur... D'autres que ces trois là, je pense notamment à Johnny Griffin et Phil Woods, ont pris le temps de "jouer' avec Monk. Jouer comme accepter d'entrer dans son jeu, iconoclaste, facétieux et brillant, surtout dans les coins. Miles ne voulait pas de Monk derrière lui. Monk lui demande : "mais du coup quand est-ce que j'entre", ce qui à l'oral a dû donner : "but wonestwon, gnennnn, fiiisht, know what I mean ?"
"quand il faut !" Lui répond sèchement Miles.
Miles joue et Monk, comme il en avait l'habitude, se met à tourner sur lui même, ce qui lui vaudra le surnom de "sphere". Et il le fait, chose exceptionnelle, autour de Miles pendant qu'il joue, ce qui à nos yeux peut paraître absolument drolatique, mais qu'il n'a pas du améliorer l'ambiance. Milt Jackson lui, est porté par les accompagnements de Monk.
The man I love, standard des standards peut-être, terrain connu et non minê. Et pourtant, et pourtant...
C'est sur ce fameux morceau qu'arriva ce qu'on peut appeler le "trou de Monk". Un trou noir, absorbant toute note à proximité. Alors que tout se passe bien, Monk ne joue plus une note pendant pendant 8 mesures, soit un quart du thème ! Rappel à l'ordre de Miles, qui sonne la charge de la cavalerie à la rescousse, Monk raccroche les wagons, tout est dans la boite. C'était la deuxième prise de ce morceau que Miles avait exigé contre l'avis du producteur qui devait ainsi voir son magot amputé de 0,5%.
Alors, la grande question est donc : Monk a-t-il fait exprès de ne pas jouer ? C'est ce que suggére ce "coup de trompette" pour remettre ce drôle de personnage dans l'axe.
Les quelques récits, ça et là, de cette session d'enregistrement, font état d'un tel agacement que Miles et Monk en seraient venus aux mains. Lorsqu'étudiant j'avais trouvé cet album, "Miles Davis and the modern Jazz giants", et l'avais payé à prix d'or en import du Japon, je l'avais ecouté en tant que fan de Miles Davis, à l'époque. Je ne connaissais pas bien ce mec qui torturait le piano derrière lui, je ne l'avais pas encore découvert. Je m'étais etonné, effectivement, de ce blanc et en avais même fait part à un de mes profs de l'époque. Il m'avait dit : "n'y prête pas attention, c'est une légende inventée par des journalistes, Monk ne se trompe pas, il pose juste un silence." "Et le rappel de Miles alors ?" "Ha bah ça c'était certainement pour lui dire que son silence était trop long, en tout cas c'est une légende et ils ne se sont pas battus". Oui car la rumeur ira plus loin encore que cette musicomachie ! Monk et Miles en seraient venus aux mains. Tout deux s'en expliqueront plus tard et sont assez unanimes. Miles répondra à un journaliste quelque chose du genre : "mais si nous en étions venus aux mains Monk m'aurait démoli" dit le boxeur avisé. Monk, de son coté avait gromelé un : "s'il m'avait touché il serait mort". Monsieur le Président de la cour, les versions concordent !
Dans cette même interview d'Ira Gitler il dira : " le son le plus puissant est le silence".
Une citation lui étant attribué fait état de : "vous avez fait les mauvaises erreurs". Comment juger d'un pianiste qui aura rayé au crayon gras tous les standards de son époque, faisant de la dissonance une délicieuse mélodie et du silence une danse effrénée ?
Après tout, Miles Davis, lors de ce combat, musical mais après tout un combat, n'aurait-il pas appris quelque chose. Lui qui plus tard tournera le dos à son public pour prendre de grandes respirations, de longs silences avant de lancer un solo aussi inspiré qu'élégant ?
Alors au final ? Il est bien cet album ? : Génial !

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