Alors la, accrochez vous bien à la palette chromatique, j'espère que vous n'êtes pas daltonien car ça ne va pas faciliter la compréhension de ce qui suit.
Je commence ici une série sur les traits caractéristiques du Jazz, les plus communément admis en tout cas. L'entreprise est difficile car le Jazz échappe à beaucoup de définitions. Est-ce une musique ? Un courant musical ? Certains parlent désormais de musique classique noire américaine, cependant je trouve ces définitions trop rigides ou trop vagues pour exprimer la richesse du Jazz. Une grande discussion, il y a quelques années avec le grand Pierre Boussaguet m'avait conduit à formuler la proposition suivante : le jazz n'est pas qu'une musique, c'est une façon de vivre la musique. Revenons-en à notre sujet d'origine, la définition se fera par touches, point par point et aujourd'hui je me penche donc sur l'un d'eux : la blue note 
Qu'est-ce que c'est donc que ce bazar ?
La blue note c'est, nous dit wikipedia : " la note bleue (en anglais blue note) est une note jouée ou chantée avec un léger abaissement, d'un demi-ton au maximum, et qui donne sa couleur musicale au blues, note reprise plus tard par le jazz[1]. Les notes bleues peuvent être considérées comme des notes ajoutées à la gamme majeure ; ces notes sont aux 3e, 5e et 7e degrés, abaissées d'un demi-ton. " OK... Bon... Mais encore ...
Prenons notre clavier de piano, repérons le do. Voilà celle-là, la note blanche juste devant le premier groupe de deux notes noires. Repérons maintenant le fa dièse, c'est à dire la première des trois autres notes noires. Jouez-les toutes les deux en même temps. Nous atteignons là les limites de l'écriture, à savoir : je peux vous écrire quelque chose, pour autant vous ne l'entendrez pas. Mais faites moi confiance, vous obtenez le plus dissonant des intervalles possibles. Dans ce qu'on appelle le cycle des quintes, un des outils de l'harmonie classique, do et fa # sont les sons les plus éloignés (do# et sol, ré et sol# etc.) Ce qui frappe, lorsque qu'on écoute un triton (non pas la petite bestiole à mi chemin entre une grenouille et un vers de terre) c'est son instabilité. On appelle cet écart un triton parce qu'il est composé de trois tons. Mais on lui a donné d'autres noms et notamment : "Diabolicum in Musica", le diable dans la musique. Décidément tout cela commence à sentir le souffre
Et là, je me sens contraint de vous poser cette question : quel est le rapport entre Josquin des Prés, Stravinsky et John Lee Hooker ? A part le fait qu'ils soient tous trois musiciens bien sûr. Josquin des prés est un des grands compositeurs de l'école Franco-flamande, âge d'or de la polyphonie, vers la fin de moyen-âge et le début de la Renaissance. A cette époque, et même avant, et même surtout après
le triton est donc le "diable" dans la musique. Il est interdit, sous peine d'excommunication, de le jouer et donc de l'inclure dans une composition. C'est le mal absolu, the most wanted felonious. Il faudra globalement attendre 1911 et le fantastique ballet Petrouchka d'Igor Stravinsky, pour qu'un compositeur de musique classique ose risquer l'anathème ! Justement, lui Stravinsky, le compositeur autodidacte, ça l'intéresse ces sons étranges peu "harmonieux", il veut enrichir la palette des sons dans ses compositions, ce qui fera dire à Michel Dufour, musicologue : "certains écrivent des pages de l'histoire de la musique. Stravinsky, lui, les déchire". Certainement l'un des plus beaux hommages à ce compositeur de génie.
Revenons donc à ce qui nous intéresse, la blue note. Nous savons donc qu'elle est grosso modo située au milieu d'une gamme, soit Fa dièse si l'on commence à Do. En réalité on peut aussi la retrouver à deux autres endroits, au niveau du troisième degré (mi) et du septième degré (si ou si bémol). Mais LA blue note c'est celle du milieu. Celle qui est constamment utilisée par les bluesmen ainsi que les Jazzmen. Nous arrivons donc à John Lee Hooker, et à la longue tradition du blues, tout d'abord, puis du jazz. Je ne vais pas prendre de très longs détours pour expliquer cette succession chronologique : le Jazz est une musique de fusion, dont l'un des ancêtres est le blues, fermez le ban. Pourquoi donc, les bluesmen, ces chanteurs profanes contrairement aux chanteurs de Gospel, se sont ils evertués à gratter ce fichu fa dièse, en descendant sur le fa ou en montant sur le sol, car oui, je vous ai menti, la Blue Note ce n'est pas le fa dièse, situé entre le fa et le sol, c'est une note qui est intermédiaire, une sorte de note fantôme que les Bluesmen utilisent sans restriction. C'est, expressivement, la marque du blues. Cet espèce de soubresaut vient définir une identité musicale. C'est une note un peu fausse, instable qui evoquerait une sorte de plainte. Si on cherche l'origine de cette Blue Note du Blues, remarquez la proximité, on apprend, et c'est là qu'il ne faut pas être daltonien pour en suivre la logique : blue note vient de l'expression "blue devils" ce que l'on peut traduire par "idées noires". Ok ... Donc si on voulait traduire Blues en Français, ça serait plutôt noir que bleu. Et oui car le blues, c'est une musique de la douleur, de la plainte existentielle. Les paroles tournent toujours autour du mauvais reveil avec la gueule de bois, des coeurs brisés, de l'esclavage ... Les Bluesmen furent-ils donc des aedes modernes ? Voilà, ça c'est pour la définition expressive de la blue note. Mais qu'en est-il d'un point de vue musical et historique ? Rappelons-nous donc que nous sommes au milieu de champs de coton et des orangeraies, milieu du XIXe siècle, disons 1850. La fin de l'esclavage arrivera dans 13 ans. Toute la fin du XIXe siècle aux États-Unis verra un métissage culturel se déchaîner. En musique les hautes sphères peuvent entendre des orchestres venus de la vieille Europe, il traine ça et là des ballades irlandaises, de la musique créole, des musiques indigènes bref, un vrai melting pot. Mais d'où viennent ces musiciens noirs qui chantent les prémisses du Blues, du Gospel et plus tard du Jazz ? Comment ont-ils appris la musique ? Ont-ils pu lors de leur embarquement dans les bateaux négriers emporter des instruments, puis par la suite organiser des écoles de musique dans les plantations ? Non et c'est parfaitement stupide.
Il y a donc eu quelque chose d'autre, un pont entre ces cultures et le résultat final. Dans l'enfer des plantations, il arrivait, parfois, que l'on repère un certain talent chez certains esclaves. Et là, un espoir de promotion sociale apparaissait. (Note : tous mes propos sur l'esclavage sont éminemment sarcastiques étant donné le dégoût que je peux éprouver à parler de cette horreur). Blanchisseuse pour une jeune fille semblant soignée, musiciens pour certains d'entre eux. L'espoir était évidemment d'être donc un "personnel de maison" et non plus d'aller crever sous le soleil.
Ces musiciens étaient parfois déguisés comme des laquais du XVIIIeme et surtout, mis devant des instruments qu'ils ne connaissaient pas. Le piano, la guitare, le violon, la clarinette. Et c'est la qu'il nous faut encore revenir à une période clef de l'histoire de la musique, la fin du XVIIeme siècle et le début du XVIIIeme. Ce moment clef, ou Jean Sébastien Bach nous pond son "Clavecin bien tempéré". C'est donc l'époque où l'on fixe, quasi arbitrairement les hauteurs de notes. Celles-ci, auparavant, connaissaient de larges fluctuations selon l'endroit, la force du vent ou l'ensoleillement. On allait donc fixer un cadre, le système tonal, au sein duquel la plus petite unité disponible est le demi-ton, soit l'écart entre une note blanche et une note noire sur un clavier de piano
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Aujourd'hui on sait que de plus petites unités existent. Un demi ton est séparable en 9 coma, 4 en montant, 5 en descendant. Et donc ? Donc on a mis nos esclaves en face du système tonal, système qui n'était pas extrêmement diffusé dans les régions d'Afrique d'où on les avait brutalement arrachés. L'histoire de la musique africaine ne m'est pas connue, en tout cas pas assez, mais ce que nous savons, c'est que les instruments traditionnels sont des instruments sans hauteur de note définie. Pas de clavier, quelques gammes pentatoniques (à 5 notes) pas de frètes sur les instruments ressemblant à un violon où une guitare. Ils jouent donc sur des gammes dites naturelles qui ne comportent pas les mêmes hauteurs de sons et surtout, et surtout, qui comportent des 1/4 de ton voire des 1/8eme. Alors comment on fait quand on cherche un quart de ton sur un clavier ou un manche de guitare sur lesquels ils n'existent pas ? Et bien on gratte sur le bord de la frète à la guitare, on accroche le fa dièse et le fa dièse en montant où en descendant au piano, on pousse un peu plus l'anche d'une clarinette et on joue une note qui n'existe pas, la Blue Note. Il y a fort à parier que nombre d'entre eux se soient pris des roustes à jouer le Diabolicum in Musica sans relâche, à jouer "faux".
La blue note est donc une note fantôme, à la recherche d'un quart de ton inexistant et elle est au centre de l'expressivité du Blues, puis du Jazz. Bien plus encore, elle ne peut s'appréhender totalement sans connaître l'histoire de la musique, ici inextricablement liée à l'histoire des hommes.

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