Une sorte de bleu






Non, je n'ai pas la plume fromagère aujourd'hui. J'ai beaucoup, beaucoup cherché dans la presse anglophone l'explication de l'un des mystères les plus en vue de l'histoire des enregistrements de jazz, à savoir : pourquoi y-a-t-il deux pianistes sur l'album Kind of blue de Miles Davis ? Mais pourquoi donc avoir Bill Evans sur la majorité des pistes et Wynton Kelly seulement sur Freddie Freeloader ? La raison peut être vue comme simple mais je préfère largement la plus compliquée qui nous ramène environ 1059 ans avant le 2 mars 1959. Écartons tout de même une légende à laquelle j'ai moi-même bien naïvement cru : non, Bill Evans n'était pas dans un état tellement second qu'il ait pu louper une des deux sessions d'enregistrement. La légende voudrait qu'il fut tellement défoncé, ceci dit en passant le rituel de l'aiguille était déjà bien rentré dans sa vie, qu'il fut donc tellement défoncé que ne le voyant pas arriver, Miles aurait appelé au secours Wynton Kelly. Faux, archi faux, méga archi faux et pour s'en convaincre il suffit de regarder la liste des morceaux, rechercher les sessions d'enregistrement, regarder quel pianiste joue sur quel morceau pour s'apercevoir... Que Bill était présent aux deux sessions d'enregistrement du 2 mars et du 22 avril 1959. Il n'était donc pas "défoncé a ce point" qu'il eût besoin de se faire porter pâle. A bien y regarder on peut d'ailleurs voir que Wynton Kelly ne joue que sur un seul morceau, Freddie Freeloader. Nous y reviendrons plus tard, revenons aux alentours de 800 après Jésus Christ (oui ça colle une petite claque).

Aux alentours de l'an 800, en gros plus ou moins à 200 ans près, grosso modo, à la louche, environ, une "sorte" de musique, lithurgique, fait son apparition et son essor : le chant grégorien.
Vous allez me dire, quel est le rapport entre ces chanteurs à robe de bure et les chemises en soie de Miles Davis, a priori aucune. Mais une, si, et pas des moindres, les modes. Non,non, non pas celles de la fashion week, les modes de la musique dite "modale" (la bien nommée). Je vais ici me prêter à un immense raccourci que tous les musicologues me reprocheraient au point de me pendre en place plublique après avoir été enduit de poix et de plumes, la version américaine, plus proche de notre sujet de départ, remplaçant la poix par le goudron.
En gros, l'histoire de la musique occidentale (et c'est important) a connu de grosses phases harmoniques. Le chant Grégorien, chant liturgique a repris certains des modes grecs et latins. Les modes sont des sortes de grilles sur lesquels on a fixé les hauteurs de notes, c'est a dire à partir de la note la plus basse, puis de la deuxième, la troisième etc... On a tel ou tel écart. Les écarts sont de plus un peu approximatifs. Et on peut aller chercher ce qu'on appelle dès 1/4 de tons. Nous arrivons au 18 ème siècle, un tout petit peu plus tard, et une autre grande révolution harmonique fut la diffusion de la tempérance; et la, du coup, il nous faut encore faire un très grand écart chronologique entre Pythagore et Hertz. Pythagore pense que le monde est régit par des rapports harmonieux, qu'il modélise dans sa Théorie de l'harmonie des sphères. Platon reprendra d'ailleurs ces conceptions dans ses écrits sur la physique. Pour faire simple, on prend une corde, on la tend entre deux extrémités et suivant son niveau de tension et/ou d'un endroit où on la raccourcit, la hauteur de la note change. Le problème étant que si vous mettez deux cordes l'une à côté de l'autre, avec des tensions différentes, des longueurs différentes et que vous jouez au hasard, vous avez une palette de sons perçus comme harmonieux et d'autres pas du tout harmonieux. Fixer des hauteurs de sons harmonieuses, c'est ce qu'on appelle l'harmonie. Dans ces modes aux noms grecs bien compliqués on peut retenir celui-ci : le mode Ionien (c'est celui que vous obtenez en ne jouant que les notes blanches sur un piano). Derniere révolution harmonique, certainement aussi technique au dix-huitième siècle : la tempérance donc !
Là où les quatres modes du chant grégorien, par exemple, toléraient des 1/4 de tons, désormais c'est fini. L'unité minimale d'écart de notes est désormais de demi-ton et les instruments seront désormais "bien tempérés" c'est à dire que la hauteur de notes est fixe et les instruments bien accordés pour ne produire que des sons jugés harmonieux. Un exemple fortement connu : le clavecin bien tempéré de Jean Sébastien Bach. Ce recueil est en quelque sorte une célébration de ce nouvel ordre harmonique, presque un document publicitaire de l'époque 😁
Et nous voici donc arrivés à Monsieur Hertz, qui, 2000 ans après Pythagore venait, avec ses recherches sur les ondes, donner un instrument de mesure de ces fameuses notes. Et venait nous apprendre que le fameux "La" donné par le hautbois d'un orchestre symphonique correspondait à 440 hrz (en fait plutôt à 438 hrz a son époque). La tempérance venait donc d'amener la musique tonale et non plus modale, ses grands représentants en furent Mozart, Mendelssohn, Beethoven et ultimement Gustave Malher qui poussa la musique tonale dans ses plus fins rentranchements. Cependant, à la même époque que Malher, survint ce qu'on appellera l'école française. Des compositeurs comme Debussy, Ravel, Camille Saint Sens et Gabriel Fauré en firent partie. Ces compositeurs de la fin du 19eme et début 20eme ont tous eu en commun une recherche de solutions alternatives à la musique tonale, la recherche de sons différents, un peu hors du commun et de l'harmonie. Debussy découvrit le Gamelan Balinais et sa gamme à 6 notes (et pas à 7 comme dans la musique tonale), Vincent d'Indy et Gabriel Fauré redécouvrent les vertus du chant grégorien et de ses 4 modes, Ravel se pencha sur les musique espagnoles et découvrit le mode arabo-andalou. Bref, ils voulurent s'affranchir des règles de la musique tonale qui régnait depuis 250 ans et cela produisit beaucoup de rejet pour les tenants de la musique tonale mais pas mal de succès pour ces compositeurs.
Maintenant, revenons à ces deux sessions d'enregistrement de 1959, pour l'album "Kind of Blue". L'année précédente, 1958, a vu la collaboration de Bill Evans et Miles Davis au sein de son septet. Bill, grand érudit (il a longtemps hésité entre être concertiste et professeur) amène dans ses valises des hamonisations très originales. Il est déjà passe entre les mains de George Russell, auteur d'un livre qui défraya la chronique "The Lydian Chromatic Concept of Tonal Organization" (Le Concept chromatique lydien d'organisation tonale). Depuis sa création, le Jazz est avant tout une musique tonale, et pas modale. A travers ce livre et sa collaboration avec Bill Evans un nouveau futur était possible. Plus encore, Bill Evans était un grand amateur de l'école Française, tout particulièrement Gabriel Fauré qu'il readapta en jazz. Kind of blue était donc un album tout particulier pour Miles Davis, en ce qu'il allait proposer quelque chose de radicalement nouveau, épaulé par le théoricien Bill Evans (Miles Davis a de nombreuses fois rendu hommage a Bill Evans a ce sujet). Le concept de cet album a donc pris du temps, Miles se demandant comment apporter cette nouveauté mais pas seulement l'apporter mais la travailler et d'en tirer une expérience unique. Très curieux de la culture japonaise et il s'intéressait particulièrement aux Haïkus !
"Ces poèmes japonais,
composés d'instinct,
sur trois phrases et sans préparation"
(Oui en gros je viens d'en faire un mais pas des plus glorieux non plus 😅)
Décision est donc prise : les sessions d'enregistrement auront lieu le 2 mars et le 22 avril, les musiciens n'auront pas les partitions en avance pour pouvoir les travailler, les morceaux seront simples et permettront donc l'expression d'une spontanéité dans les thèmes comme les improvisations. Les instincts et le talent de John Coltrane et Julian « Cannonball » Adderley, des pianistes Wynton Kelly et Bill Evans, du batteur Jimmy Cobb et du contrebassiste Paul Chambers allaient avoir raison de cet énorme défi. 1 prise, parfois 2 mais pas plus, pour rester dans cet esprit du Haïku et de l'organisation modale des morceaux. Avec tout ça, Théo Macéro, le producteur, devait bien se douter que ce seul album aller faire sa fortune : il s'agit de l'album le plus vendu de l'histoire du Jazz, tout simplement.
Alors maintenant revenons, après ces quelques circonvolutions, à notre énigme du départ : mais pourquoi diable deux pianistes ?? Pourquoi faire se côtoyer son ancien pianiste (Bill Evans) et le nouveau (Wynton Kelly). Pourquoi Wynton Kelly ne joue QUE sur Freddie Freeloader ?
Bill Evans, bien que ne faisant plus partie du groupe de Miles Davis, était le pilier fondateur de cette nouvelle approche modale, et les compositions de Miles Davis avaient été très largement influencées par le pianiste. Wynton Kelly, brillant pianiste, n'était quant à lui, pas encore très familier avec ce jeu modal, et n'était pas assez à l'aise pour se lancer là-dedans, sauf pour Freddie Freeloader qui lui était peu ou prou, un Blues, un "Kind of blues" pourrait-on dire ? Le Blues étant lui même un mode très particulier, oscillant en permanence entre le majeur et le mineur, avec seulement 5 notes et quelques fioritures ayant toute leur importance. Finalement, un simple arrangement entre artistes, rien de bien légendaire, ce qui l'est, en revanche, c'est l'incroyable destin qu'allait connaître cet album et l'ensemble de ses protagonistes.
PS : Et le mode Ionien dans tout ça ? Ha je vois quelques lecteurs attentifs. En gros le mode Ionien est celui qui servira de base à toute la musique tonale. La musique tonale, au final, est l'exploitation, dans tous les sens, du mode Ionien, mais pas des autres modes, qui ont des hauteurs de notes fort différentes, tel le Myxolydien ou le Dorien.

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