Pour une fois, notre histoire de ce jour ne débutera pas aux États-Unis d'Amérique, comme pourrait d'ailleurs le laisser penser ce titre emprunt d'un parfum de Midwest, mais en Belgique... Et oui, et à Dinant plus particulièrement, petite ville de 10 000 âmes aux alentours de 1846, période qui nous intéresse aujourd'hui, ornée de sa fameuse basilique de Leffe pour les plus houblonés d'entre nous. Mais qu'allons donc nous trouver à Dinant, quoi et qui ?
Le "qui" en l'occurrence est Adolphe Sax, facteur d'instruments à vents. Adolphe Sax ne restera pourtant pas dans sa Belgique Natale, Royaume Uni des Pays-Bas au moment de sa naissance en 1815.
Après plusieurs brevets principalement orientés autour de la clarinette il déménage à Paris (cocorico !) en 1842 et c'est à Paris, après avoir travaillé notamment sur des bugles qui le rendirent célèbre par leur qualité, qu'il eût l'idée saugrenue de coupler un bec de clarinette, soit ce qu'on appelle un bois, avec un cor en alliage cuivré (donc un cuivre). Il voulait ainsi coupler le son boisé d'une clarinette avec la puissance d'un cuivre, et ce fut donc la naissance d'un instrument chimérique : le saxophone 
Adolphe Sax eut un peu de mal à vendre son instrument malgré le soutien d'un grand compositeur de l'époque, Hector Berlioz, qui fut immédiatement séduit par cette trompette à anche simple et composa la première pièce classique pour saxophone : "Chant sacré pour sextuor à vent". Après des débuts timides, le saxophone s'imposa vite dans les fanfares, certainement en raison de sa capacité à développer facilement une amplitude sonore importante. Les orchestres classiques emboîtement le pas et Adolphe Sax devint même "fournisseur officiel" de l'opéra de Paris, par la suite le grand Richard Wagner lui demanda même de modifier le tuba pour la création de "l'anneau du Nibelung". Postérité assurée donc, son fils reprit les trois ateliers des rues Milton, Blanche et Myrha dans le 9eme arrondissement de Paris. Si vous vous balladez dans ce secteur, entre Pigalle et Notre Dame de Lorette, ne soyez pas surpris du nombre de magasins de musique et de luthiers, Adolphe Sax et d'autres avaient élu domicile dans cette zone bien avant. A la fermeture de l'entreprise Sax, en 1928, l'atelier de la rue Myrha fut repris par une autre entreprise, les fameux saxophones Selmer, qui exploita donc les brevets de l'inventeur du saxophone, et fut notamment l'un des grands sponsors d'un certain Charlie Parker, pour ne donner qu'un seul exemple. Fin de la partie Européenne de cette histoire !
Chicago ! Enfin ! La ville des vents, bercée par les flots du sud ouest du lac Michigan (petite info pour bien situer Chigago : Chicago est située au sud ouest du lac, dans l'état de l'Illinois. L'état du Michigan quant à lui est situé à l'est du Lac. Chicago est donc au bord du Lac Michigan mais n'est pas située dans l'état du Michigan. Je ne sais pas si c'est beaucoup plus clair cependant).
Dans les années 20, trois phénomènes vont contribuer à faire de cette ville la capitale du jazz.
Le premier d'entre eux est l'essor de la ville. Chicago, après la première guerre mondiale devient l'une des villes les plus prospères des États-Unis.
Ville la plus peuplée du Midwest Chicago devient la plaque tournante des matières premières agricoles des États-Unis. Toujours à l'heure actuelle, le blé, le maïs, le soja et autres céréales sont quotées à la bourse de Chicago. L'apparition des premiers camions réfrigérés permet à Chicago de devenir la première destination d'abbatage des nombreux animaux, et notamment les boeufs et vaches, destinés à fournir en viande les grandes villes de l'est américain au premier rang desquelles New-York. Cette "meatpacking industry" laissera des traces dans la culture de la ville, notamment les fameux Chicago Bulls. Industrie du bois de construction, de l'acier avec les rails de chemins de fer, du transport, tout converge pour faire de Chicago la troisième ville des États-Unis, en termes de puissance économique mais aussi en termes de population.
Un autre fait socio-économique important est la prohibition. Le 18eme amendement à la constitution des États-Unis du 18 décembre 1917, suivi du Volstead Act ratifié le 16 janvier 1919 interdisent la vente d'alcool sur l'ensemble du territoire. Encore une fois, Chicago profite d'une situation exceptionnelle. Proche du Canada, a quelques encablures par bateau, Chicago peut se procurer aisément les hectolitres de whisky et de bière que les Canadiens produisent toujours. La prohibition, d'un autre côté, ne s'est pas développée aussi vite dans tous les états et Chicago a tardé à appliquer ces mesures coercitives. Et c'est là que débarque un nouveau personnage, Alphonso Capone, le balafré.
Maître Capone par l'odeur alleché... En ces premières années de prohibition, Al Capone est un gangster New-yorkais ; il vaque à ses occupations de brigands, divers commerces et basses oeuvres que lui confie son patron Johnny Torrio. Sachant que Chicago est globalement, a part quelques gangs irlandais, une place nette, Torrio décide de rejoindre son oncle Big Jim Colosimo afin de développer le business dans la ville des vents. Peu de temps après il invite Capone a le rejoindre pour prendre un territoire, la petite ville de Cicero. Suite à une fusillade, Torio, grièvement blessé, décidé de prendre sa retraite en Italie et laisse le business à Capone. La suite, l'Outflt de Chicago est amplement connu par les livres, séries et films qui lui ont été consacrés. Sous sa férule les bars, appelés pour certains des "Speakeasy" en raison de leur clandestinité et du fait qu'il faille donc y parler doucement, mais aussi des cabarets, se multiplient et seront au nombre de 128 à apogée de Capone.
Dernier fait convergent, les mesures de ségrégation et le phénomène appelé "la grande migration afro-américaine". Les personnes noires ont beau être libres depuis une soixantaine d'années, elles n'en restent pas mois des citoyens de seconde zone, frappés de diverses mesures pour entraver leur nouvelle liberté. Mesures visant à les empêcher d'accéder à certains emplois, à fréquenter certains bars ou lieux culturels, à suivre des études. Ces restrictions ont principalement lieu dans les états du sud où ils résident en majorité. Lassés de ces injustices ils cherchent du travail dans des états moins racistes et Chicago fait partie des destinations prisées de ces migrants internes. Y sont-ils beaucoup plus considérés ? Pas franchement, mais ils peuvent à tout le moins y trouver du travail. Les musiciens de la Nouvelle-Orléans ne font pas exception et vont massivement se déplacer vers les grandes villes et tout particulièrement Chicago et ses 128 établissements de Capone, fournis en alcools canadiens et en clients prêts à lâcher quelques deniers. Ils arrivent dans la mouvance de la grande migration mais aussi par le fait que Storyville à été fermé. Ils n'ont donc plus de lieu où se produire et cherchent à excercer leur métier et développer leur art, cette musique du Sud devenant dont une musique du Nord. Qu'a-t-elle de particulier au regard du Style New-Orleans et du Dixieland. Globalement elle reste fidèle à elle même, fusion de styles, rythmes ternaires, le swing s'installe de plus en plus... Dans les nouveautés nous avons un recours plus systématique à des improvisations en solo. Si toutefois ce style conserve son exposition de thèmes fortement collectif, a contrario de formations plus modernes où le thème n'est pas parfois exposé que par un seul instrument, lors des solos les autres instrumetistes arrêtent de jouer où improvisent des motifs musicaux plus à même d'accompagner le soliste que de jouer "à côté de lui" voire de le concurrencer. C'est dans ce style que certains personnalités commencent à affirmer. Un certain Louis Armstrong commence son ascension, Coleman Hawkins prend ses marques et un certain Sidney Bechet, jouant souvent avec Louis Armstrong, introduit un changement majeur, qui ne sera pas sans rappeler le début de cet article. Commençant comme clarinetiste à la Nouvelle Orléans, il tombe sur un nouvel instrument qui n'est pas encore présent dans les formations de jazz : le saxophone ! Le saxophone soprano, pour sa part, peut-être la forme de ce saxophone, droit, a-t-elle facilité la transition pour un clarinetiste, mais c'est donc Sidney Bechet qui introduira cet instrument dans les formations de jazz, instrument qui deviendra plus tard l'instrument fétiche du Jazz. N'en déplaise aux trompettistes, clarinetistes et autres pianistes, le saxophone deviendra l'étendard de cette musique. Vous voulez ouvrir un club de jazz ? Que mettriez-vous sur l'enseigne ? Un saxophone, sans coup férir. Sidney, qui pour nous français reste l'auteur de "petite fleur" développera le jeu de ce nouvel instrument, mais ne nous méprenons pas sur son cas, le gentil saxophoniste qui apparaît sur les images d'archives de la télévision française a eu une vie et un parcours particulièrement tumultueux. La prohibition, l'alcool canadien, la mafia, la grande migration, l'après-guerre joyeuse des années 20 aux États-Unis, l'ascension de la ville de Chicago auront donc convergé pour donner lieu a une nouvelle évolution de notre bien aimée musique.
Commentaires
Enregistrer un commentaire