Ville d'histoire(s)


Storyville... Rien que ce nom est une invitation au voyage, au travers d'endroits sordides et d'établissements que la psyché humaine qualifie de lieus de joie, dans un aveugle optimisme.

Vingt ans ! Vingt ans d'histoires et d'histoire qu'il est difficile de resumer en quelques mots.
Commençons donc par sa définition, c'est a dire l'ordonnance no 13.032 :
« À compter du premier octobre 1897, il sera interdit à toute prostituée publique ou femme notoirement abandonnée à la lubricité d'occuper, habiter, vivre ou dormir dans toute maison, pièce ou réduit à l'extérieur des limites suivantes : au sud de Customhouse [Iberville], de la rue Basin à la rue Robertson, à l'est de la rue Robertson, de la rue Customhouse à la rue Saint Louis, de la rue Robertson à rue Basin ».
Donc vous pouvez deviner que la fin de cette histoire se tiendra aux environs de 1917, a une époque où en Europe on se terre encore dans les tranchées. Mais nous ne sommes pas en Europe mais bien en Louisiane, et plus particulièrement à la Nouvelle Orléans. Longtemps un des états sécessionnistes, la Louisiane a vu se mélanger, comme on le sait déjà, des courants musicaux divers, entre la musique créole, ses biguines et ses Calypso, des ballades irlandaises, le blues, le gospel, les labor songs.... Et tellement d'autres. Les noirs ne sont plus des esclaves mais sont déjà des citoyens de second ordre.
Voilà donc la municipalité de la Nouvelle Orléans qui décide de créer un quartier chaud, ou, comme on dit en Amérique du Nord un : "Red light District" sur le modèle des quartiers chauds de Hambourg ou Rotterdam. On concentre en un seul endroit les commerces de luxure et on va donc aussi concentrer en un seul endroit cette étrange manie qu'ont les orchestres de fusionner des musiques différentes. Attention néanmoins : la décence et la probité publique interdisent une mixité totale. Les hommes noirs ne sont pas acceptés dans les maisons closes, les clients fortunés auront le choix entre jeunes femmes noires ou blanches, les orchestres sont soit blancs, soit noirs. Je ne revèlerais pas grand chose en vous apprenant par avance que les musiciens, s'ils se sont pliés a ces règlements au début, parce qu'il fallait bien cachetonner, n'ont pas tardé à briser l'interdit : c'est plutôt marrant de venir confronter ses connaissances à d'autres, sa culture a celles de ses voisins, et puis disons le carrément : un bon guitariste, on s'en fout complètement de savoir s'il est blanc ou noir. Et donc des orchestres mixtes n'ont pas tardé à se former. Un exemple bien plus tardif est celui de Herb Ellis, guitariste blanc comme un cachet d'aspirine, qui refusait d'être séparé de ses deux compères, Oscar Peterson et Ray Brown sous prétexte qu'il devait dormir dans un hôtel "pour les blancs".
Revenons à Storyville, le quartier chaud de la nouvelle Orléans, donc ... Pourquoi donc ce nom qu'un James Ellroy n'aurait pas trouvé comme titre d'un de ses romans ? La raison en est simple et affreusement décevante : Alderman Sidney Story, le conseiller municipal à l'origine de cette ordonnance de 1897. Un gratte papier, un factotum, à l'origine d'un des noms les plus sexy qui puisse être imaginé !
Les établissements, ou lupanars attirent vite des activités festives. Pour divertir la clientèle des cabarets ne tardent pas à s'établir un peu partout dans le quadrilatère de Monsieur Story.
C'est donc dans ce melting-pot, imposé par l'autorité publique, que vont naître les deux premiers grands courants, très proches, du style New-Orleans et du Dixieland. La différence notable entre ces deux genres serait le recours bien plus systématique des orchestres de Dixieland à recourir à l'improvisation collective qu'aux solos successifs des musiciens. Nous utilisons ici un conditionnel qui illustre le peu de connaissances que nous avons des concerts de cette période, des équipements de captation performants n'existant pas encore à l'époque.
Les voici donc ces orchestres qui jouent tous les soirs pour divertir ces messieurs (et certainement leur faire consommer quelques breuvages !) et certains d'entre eux se démarquent par leur talent, leur technicité ou leur engagement. Certains nom sont vite affichés : Buddy Bolden, King Oliver, Jelly Roll Morton pour les plus célèbres d'entre eux. Un nom surgira un peu plus tard mais il n'est pas véritablement un acteur de ces 20 ans de Storyville, il s'agit d'un nom qui deviendra fameux partout dans le monde : Louis Armstrong. Né en 1901 il a copieusement traîné ses guêtres un brin trouées d'enfant quasi à la rue dans ces saloons et autres cabarets. Il y a certainement vu les performances de Buddy Bolden, considéré comme le premier, avec son orchestre, à avoir réuni les caractéristiques du Blues, du Ragtime, du Gospel et balancements carribéens pour donner le premier orchestre de jass (et oui c'est comme ça que cela s'écrit à cette période). Des temps forts inversés, des mesures ternaires et de l'improvisation. Ce que l'on sait de source sûre, c'est qu'à force de traîner dans les jambes de ces musiciens, le petit Louis revint avec un Cornet que lui avait offert sa famille d'adoption, les Karnofsky, immigrés juifs de Russie. Et il se fit vite remarquer par King Oliver, a tel point qu'il le fit entrer dans son orchestre un peu plus tard. Tout histoire a une fin, et celle de Storyville approche.
Le 14 novembre 1917 à minuit, très exactement, la municipalité ferme Storyville, met fin aux licences des cabarets et autres établissements. La première guerre mondiale est en route depuis trois ans et les États-Unis envoient leurs troupes en Europe. Le temps n'est pas à la fête et la prostitution est jugée incompatible avec l'effort de guerre mais surtout avec les maladies vénériennes qui pourraient empêcher ces jeunes hommes d'aller se faire éventrer à coup d'obus ou de baïonnette.Aucun lupanar n'est admis dans un rayon de 5 miles a proximité d'une base militaire, la Navy ayant une base a proximité, cela aura raison des protestations du maire de Storyville, après tout ce quartier, en vingt ans, était devenu le plus prospère de toute la ville. L'ambiance est aussi assez rétive à l'idée de ces lieux de débauche ou l'alcool coule à flots et le 18eme amendement du 18 décembre 1917, qui mettra presque trois ans à être totalement ratifié, instaurera la période de la Prohibition.
Toute histoire ayant une fin, Storyville aura donc la sienne. 20 d'histoire, de Blue Book et de fêtes ininterrompues et surtout, le creuset qui aura vu des musiciens venant de partout pour se produire et créer le jazz. 20 ans de rencontres, d'essais, de victoires ou d'erreurs. Alors bien sûr, l'histoire ne s'arrête pas là, des cabarets se sont établis plus loin, mais l'esprit du quadrilatère n'était plus là et nous assisterons donc à la première grande migration du Jazz. Next stop ? Chicago !